Street art : Rencontre avec Wild Wonder Woman


Cela faisait longtemps que les collages de Wild Wonder Woman m’interpellaient. La street artiste représente la femme comme elle est, avec ses poils et son sexe, en dévoilant ce que les artistes s’évertuent de cacher depuis plusieurs siècles. Les poils et le sexe de la femme sont encore aujourd’hui considérés comme impurs. Les dessins de Wild Wonder Woman les valorisent et nous proposent une plongée dans la psychologie féminine.

Wild wonder woman photo Alice Benusiglio
Wild wonder woman

Qu’est-ce qui t’a donné envie de coller tes dessins dans la rue ? J’avais fait une bucket list, c’est-à-dire une liste des choses que je voulais faire avant de mourir. Dans ma liste était inscrit « aller coller un dessin dans la rue ». Je dessinais auparavant mais j’accumulais mes dessins et finissais souvent par les jeter. En 2018, je suis sortie de chez moi pour coller un dessin et cocher une case de ma liste. J’ai adoré la sensation !

C’était une sensation de liberté ? Oui ! Une sensation de liberté et le sentiment d’être à ma place, de faire exactement ce pour quoi je suis faite. Il y avait à la fois une sensation d’adrénaline, de liberté, l’impression que j’avais trouvé ma place dans la rue, dans l’espace urbain.

Où as-tu collé pour la première fois ? En banlieue à 10 minutes de chez moi sur un panneau d’affichage libre pour démarrer, puis j’ai fait un tour, j’en ai collé encore deux ou trois mais ils ont très vite été décollés. En seulement 30 minutes ils avaient disparu alors j’ai décidé d’aller coller à Paris principalement dans le 20e et le 11e arrondissement. Encore aujourd’hui la sensation de liberté du premier collage ne m’a pas quitté, je suis toujours excitée de venir coller à Paris.

Wild wonder woman collage photo Alice Benusiglio
Wild wonder woman collage

Tu connaissais déjà le street art à Paris quand tu as commencé ? Je ne connaissais pas trop les artistes qui collaient. Je voyais comme tout le monde les grandes fresques et les graffitis. En me baladant à Paris, j’ai découvert petit à petit tout cet univers. Au début il y avait peu de collages, puis ça a explosé après le confinement.

Tu as rencontré d’autres street artistes ? Oui j’ai fait des rencontres inopinées en collant le matin. Et puis sur Instagram, il arrive que l’on se donne rendez-vous pour une session de collages parce qu’on apprécie nos travaux respectifs.

Pourquoi représentes-tu exclusivement des corps de femmes ? Je ne sais pas vraiment car je n’analyse pas mon travail. Les spectateurs de mes collages m’ont fait remarquer que je ne dessinais que des femmes, je ne m’en étais même pas aperçue ! Ils m’ont fait prendre conscience que je transmettais des idées féministes. J’essaye d’illustrer mon monde intérieur qui est multiple, de transmettre mes émotions profondes. J’exprime mes états d’âme, mes ressentis féminins à travers la représentation de femmes nues.

C’était naturel pour toi de représenter la femme dans son intégrité, avec ses poils et sa vulve ? Oui tout à fait. J’ai déjà essayé d’habiller les femmes que je dessinais mais ça ne marche pas du tout ! Elles n’exprimaient plus leurs émotions, tout était caché. Quand elles sont nues, elles livrent leur intimité physique et mentale à la fois. Pour la pilosité c’est pareil, si jamais j’oublie de dessiner les poils, il manque quelque chose. C’est un peu comme si les poils les habillaient. Notre corps est fait comme ça, je montre le côté « wild » des femmes, je les montre comme elles sont naturellement.

Wild wonder woman
Wild wonder woman pensive voie lactée

Et pour la vulve ? Comme je ne cache rien, ça va avec le reste. Même si les femmes que je dessine montrent leur sexe, elles ne sont pas sexy, je ne parle pas de sexualité. C’est simplement leur aspect sauvage et naturel qui est montré. Comme je te le disais tout à l’heure, ce sont les spectateurs de mes œuvres qui m’aident à comprendre mon travail. Sur Instagram j’aime faire parler mes collages en demandant « dites-moi ce qu’elle pense » ou « dites-moi ce qu’elle vous évoque ». Parfois on me renvoie des émotions auxquelles je n’avais pas du tout pensé. Chacun interprète à sa façon. L’œuvre fonctionne comme un miroir, elle permet de se projeter. D’ailleurs l’art sert à cela, il a une dimension thérapeutique.

Ton travail te fait du bien et fait du bien au spectateur qui le regarde. Il y a une dimension méditative et apaisante à travers tes représentations. Tes personnages féminins peuvent être tristes ou mélancoliques, mais elles ne sont jamais agressives. C’est vrai, et pourtant j’exprime souvent de la colère. Les émotions « dark » très profondes se libèrent une première fois à travers le dessin qui est une phase d’introspection. Ensuite ces émotions vont être affichées à la lumière dans la rue. Ce qui est enfoui à l’intérieur va être révélé à l’extérieur. Le processus est complet une fois que le dessin est collé dans la rue et que les gens le regardent. L’ensemble du processus est plus important que le dessin.

Wild wonder woman
Wild wonder woman méditation

Tu m’as dit que l’esthétique n’est pas une préoccupation, tu ne cherches pas à représenter des femmes belles, le plus important est ce qu’elles transmettent C’est exactement ça. Pour aller coller dans la rue il ne fallait pas que je me dise « ce n’est pas beau, donc je ne vais pas coller », je me suis affranchie de la dimension esthétique de mes dessins pour être libre. L’important est ce que je dis, ce que je transmets. Il me semble que je ne sais pas bien dessiner donc si je me pose la question du beau, j’arrête.

J’aime beaucoup l’esthétique stylisée presque abstraite de ta série « les primitives ». Quelles sont tes sources d’inspirations ? La Vénus de Willendorf… et puis un été j’ai visité la grotte de Lascaux où j’ai trouvé un livre sur les femmes dans la préhistoire dans lequel on voit de nombreuses statuettes. Ce bouquin est fabuleux.

Les femmes que tu représentes sont très protéiformes, elles sont plus ou moins figuratives ou stylisées. Leur motif change tout le temps. Mon travail reflète toutes nos facettes. Nous sommes comme un diamant. Selon la manière dont tu l’éclaires, tu aperçois une ou plusieurs facettes. Cela représente la diversité qu’il y a en nous. Notre esprit prend des formes différentes en fonction de l’évolution de nos émotions.

Wild wonder woman
Wild wonder woman primitive bleue

Tu as commencé à coller en 2018, quand as-tu commencé ton compte Instagram ? Quelques mois après mes premiers collages. J’ai crée ce compte pour avoir des retours sur mon travail et découvrir comment mes collages sont perçus. Cela me permet de voir aussi comment ils évoluent dans le temps.

Tu me disais qu’avant d’aller coller tu jetais beaucoup de dessins, comment fais tu maintenant pour sélectionner ? Je ne jette plus rien et colle peut-être 50 % de ce que je dessine. Ensuite je ne publie qu’une partie de ce que je colle sur Instagram. L’écrémage se fait naturellement. Je garde mes dessins originaux parce qu’ils sont plus aboutis que mes tout premiers dessins. Au début j’avais des carnets pour exprimer mes émotions, je faisais des croquis mais c’était assez brouillon. Il y avait des ébauches, des gribouillages, des collages intuitifs mais pas forcément de cohérence. A force de pratiquer, j’arrive mieux à exprimer ce que je veux dire, à donner une forme à mes ressentis. Le processus créatif me libère. J’ai besoin de m’exprimer par le dessin, il faut que ça sorte ! Créer me fait du bien, c’est vital.

Un peu comme Louise Bourgeois qui disait que « L’art est une garantie de santé mentale » ? J’adore cette artiste et me retrouve dans sa phrase.

Quand tu vas coller, tu es seule ou avec d’autres artistes ? Avant je collais souvent seule, maintenant je colle davantage à deux ou à trois. J’aime bien quand deux univers se rencontrent. Par exemple ce matin j’ai collé une grande wild woman avec un papillon de Wall Lilo. J’ai aussi fait des collaborations avec Paddy Wagon ou Unfortunate_Oscar qui avait organisé une chasse au trésor, une quête de rois et de reines dans le quartier de Belleville.

Wild wonder woman Wall Lilo
Wild Wonder Woman + Wall Lilo
Wild wonder woman Paddy Wagon
Wild Wonder Woman + Paddy Wagon

Tu n’avais pas créé une œuvre avec un artiste qui travaille avec des miroirs ? Oui j’avais fait une sculpture en papier mâché avec Tegmo. C’était une femme primitive avec une plante au niveau de son ventre. Tegmo avait fait ses ailes en miroirs. On pouvait voir un ange ou un papillon, chacun interprétait à sa manière. J’aime bien travailler avec différents matériaux ou techniques comme la linogravure, l’argile, le papier mâché.

Tu avais fait des poupées en bois aussi… J’en fabrique à nouveau en ce moment, j’ai fait des poupées en tissu également. J’adore coudre sur du papier, mixer les médias, les matériaux.

Quand tu déposes une poupée dans la rue, tu sèmes quelque chose avec l’idée que quelqu’un va la récupérer ? Oui, je n’ai pas pensé à en ramener une aujourd’hui ! J’aime bien me dire que quelqu’un va la trouver comme une surprise et l’adopter. Des artistes déposent parfois des cartes postales avec l’inscription « prenez-moi », cela m’est déjà arrivé de tomber sur ce genre de carte. J’adore ! C’est comme un cadeau tombé du ciel. Je fais pareil avec les poupées que je dépose comme une petite graine. Je ne sais pas ce qu’elle va devenir, c’est génial ! Plus tard je reçois un message « j’ai trouvé votre poupée merci ! » et je me dis qu’elle est tombée entre de bonnes mains.

Combien de temps restent affichés tes collages dans la rue ? Entre trois quarts d’heure et quatre ans et demi. C’est très variable. Depuis quatre ans et demi, j’ai un collage à la villa Faucheur qui est protégé par les intempéries. Il était rose fluo, maintenant il est rose pastel avec les contours grignotés. Le mur a été refait mais mon collage a été conservé ce qui m’a fait énormément plaisir. Sinon, j’ai d’autres collages qui sont arrachés avant d’être détériorés de manière naturelle.

Wild wonder woman photo
Wild wonder woman poupée

Certains de tes collages sont restés longtemps rue des cascades C’est vrai, il y a une collaboration avec Paddy Wagon qui est restée assez longtemps, peut-être un ou deux ans. C’était un grand collage.

Comment animes-tu ton compte Instagram ? C’est l’amour et la haine avec Instagram. Je passe beaucoup trop de temps sur l’application alors que je pourrais faire des choses beaucoup plus intéressantes comme dessiner. Malgré tout, j’aime aller sur Instagram pour voir les photos postées par les gens. Cela me permet de voir ce que mes collages deviennent. Je reçois des retours positifs, les gens sont adorables ! Cela me touche beaucoup. Mais en même temps, les réseaux sociaux sont un puits sans fond, pas stimulant intellectuellement. J’essaye d’y aller pour échanger et pour partager ce que je fais en tentant de me freiner pour ne pas scroller inutilement et perdre du temps.

Peux-tu me parler de tes fanzines ? Comme pour les collages, c’était sur ma bucket list. Je n’osais pas faire une publication reliée et puis je me suis lancée finalement. Quand je dessine j’ai des phases pendant lesquelles je dessine toujours sur le même thème avec un fil conducteur. Le fanzine me permet de regrouper mes dessins sur un sujet. Les deux premiers fanzines avaient un thème et se suivaient, le deuxième a été une obsession pendant deux semaines et le quatrième était mon carnet de voyage en Grèce. Je dessinais tous les jours quand j’étais en vacances, j’ai compilé les dessins pour en faire une sorte de journal intime dessiné sur quinze jours. Au lieu de disséminer des pièces de mon journal intime dans la rue par-ci par-là, tout est regroupé dans un fanzine artisanal.

Wild Wonder Woman sur Instagram


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